Finance responsable : anecdotique ou futur de la finance ?

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Finance responsable : anecdotique ou futur de la finance ?

Caroline Renoux, fondatrice de Birdeo, a publié une tribune sur la finance responsable sur le site de l’Agefi. Vous pouvez également la lire ci-dessous. 

La #FinanceResponsable consiste à prendre en compte des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans la gestion financière des entreprises et dans la gestion d’actifs par les sociétés de gestion et les banques – en plus des critères financiers classiques et de rentabilité. Une image d’Epinal ? Pour les private equity et asset managers, y aura-t-il un avant et un après la Semaine Nationale de la finance responsable ? Probablement pas. Aujourd’hui, ce sont les risques pris par des stratégies financières court-termistes, les scandales qui en découlent, l’évolution de la réglementation et la prise de conscience massive du public qui contribuent à faire bouger les lignes.

Pourtant nous ne sommes plus dans le superflu : article 173 de la loi de transition énergétique en France, scandale du Rhana Plazza, augmentation des primes d’assurance pour les projets jugés « à risque », prise en considération du coût déjà bien réel du changement climatique par les entreprises et les collectivités, coûts liés à la santé qui poussent les gouvernements européens et chinois vers une économie dé-carbonée. Désormais, le risque n’est plus négligeable, il est avéré, et trop grand pour ne pas faire bouger les lignes vers une finance plus responsable. Si le secteur de la finance « pure » peut sembler parfois hermétique à la finance responsable et puissant au niveau d’un lobbying de l’immobilisme, les entreprises commencent à réaliser qu’elles ont plus à perdre qu’à gagner à ne pas s’y pencher.

Si le sujet émerge dans les comités de direction, les freins restent nombreux.

Question de légitimité.

Pour beaucoup, « finance » et « responsable » restent des oxymores. Dans un secteur encore quasi entièrement motivé par la performance financière, est-il possible de susciter un intérêt pour la croissance d’externalités positives extra-financière et susciter des vocations « responsables » parmi les profils financiers ? L’un des challenges les plus important reste de légitimer de nouveaux métiers de la finance alors qu’il existe si peu de formations et que les débouchés ne sont pas les plus visibles ni les plus attractifs – au moins au regard des standards actuels de la finance.

Manque de clarté.

Périmètre, pratiques, information, réglementation : on s’y perd. L’investissement socialement responsable (#ISR) par exemple reste un concept qui peut prendre différentes formes et évoluer avec les préoccupations des investisseurs institutionnels. Côté entreprises, le sujet fait son chemin auprès des boards et établissements financiers, mais le dilemme de la finance responsable semble être de se fondre dans la finance tout en en changeant les règles de l’intérieur (sans perdre en rentabilité) !

Besoin d’encadrement.

La finance responsable ne fait pas l’objet de cadre réglementaire défini. Elle découle de la finance classique, et représente pour certains une approche uniquement marketing. A noter qu’il existe par ailleurs un vrai risque de greenwashing. Le secteur doit impérativement gagner la confiance de ses cibles, en particulier en l’absence de règlementation. Celle-ci finissant toujours par arriver après les constats de dérives, certains n’en viendraient-ils pas souhaiter que le sujet de la finance responsable ne passe pas par la cadre réglementation mais reste une approche volontaire et autorégulée ?

Nécessité de faire ses preuves en permanence.

La recherche d’un investissement plus responsable permet de concilier performance économique, impact social et impact environnemental et d’identifier – et donc mieux maîtriser – les risques extra-financiers. En théorie, donc, la finance responsable est plus sûre et a de meilleurs rendements. Mais en pratique, il semble toujours qu’il soit difficile de démontrer sa performance financière – sur des critères strictement similaires. De même, en théorie, gérer les risques en amont et être attentif aux attentes des marchés permet de saisir de nouvelles opportunités économiques induites par le développement de filières ou de produits éco responsables ou favorisant la transition vers une économie bas carbone. Pour les boards pourtant, le lien entre finance responsable et innovation semble encore compliqué à démontrer.

Et pourtant la demande pour une finance plus responsable existe !

Recherche de sens, de sécurité, d’utilité sociale, d’investissement local et dans l’économie réelle, réorientation des fonds des secteurs « à risque » vers les secteurs « d’avenir » – les lignes bougent en entreprise. Si l’ISR semble rester un marché « niche », la finance solidaire et les financements participatifs attirent l’attention des épargnants, et poussent même les banques et autres acteurs classiques à réagir. Si le marché mûrit, qu’est ce qui peut faire levier sur le secteur ?

Porter le sujet au plus haut de la #gouvernance.

La finance responsable, comme toutes les spécialités tournées vers le durable est le futur, contribue à remettre en question le modèle dominant. Ce mouvement amorcé ne pourra se confirmer que si organisations internationales et gouvernements donnent les bons signaux. Ils doivent être les premiers à porter plus fort ce discours. Alors seulement elle pourra trouver ses lettres de noblesse dans les établissements financiers classiques qui eux, ont souvent besoin de redorer leur blason.

Créer des ponts au sein des métiers de la finance.

Beaucoup de spécialistes de la finance responsable s’accordent à dire qu’il ne faut pas en faire une spécialité décorrélée des autres fonctions traditionnelles, mais bien de l’y fondre. Pour s’imposer dans les entreprises, banques et fonds, il faut éviter l’entre soi. La clé réside dans les postes à double casquette, car c’est en parlant avec les mots du marché et en répondant point par point aux enjeux de durabilité et de rentabilité que ces fonctions se développeront.

Formation.

Comment professionnaliser le secteur et mieux former les financiers de demain ? Les profils « naturellement » attirés par la finance ne sont pas encore ceux qui comprennent le mieux les enjeux de développement durable. Mais le paysage change ; le fait que la réputation de la finance s’écorne et que les financiers « purs et durs » doivent intégrer l’évolution du secteur constitue un terreau fertile pour les métiers de la finance responsable. Analyste extra-financier, analyste gouvernance, responsable ESG, analyste ISR, analyste crowdfunding, equity research, spécialiste compliance : de nouveaux métiers apparaissent. Pour les développer, les formations doivent à présent s’adapter.

Prôner l’ouverture.

Le développement de la finance responsable ne peut passer que par la fiabilité et l’accessibilité de l’information. Seule une transparence totale permettra de convaincre entreprises, grand public et futurs collaborateurs.

Pédagogie.

L’approche « risque versus opportunité » peut faire la différence, à la condition que l’on intègre bien les enjeux. Les impacts sur la réputation via les prises de risques environnementaux et sociaux d’une finance court-termiste et sans approche éthique finissent toujours par se chiffrer sur le bilan, souvent après un détour par le juridique. Si l’on retranchait certains de ces coûts au ROI d’opérations financières « classiques », les rendements seraient-ils toujours aussi bon ? On le comprend, il ne s’agit pas tant de faire de la « communication » pour la finance responsable que de permettre aux décideurs de comprendre que le lien entre finance responsable et bons rendements est réel, si l’on intègre ce type de coûts cachés…

 

Merci à M. Trump : on n’a jamais autant parlé d’éthique et de développement durable que depuis le retrait des Etats-Unis aux accords de Paris. Le sujet de la finance responsable avance laborieusement, mais il avance. Le secteur réalise doucement qu’une finance plus responsable répond aux enjeux de pérennité non seulement du secteur de la finance lui-même mais aussi de pans entiers de l’économie. Car loin de représenter une fonction accessoire, elle permet aux entreprises de faire une réelle différence, de mieux anticiper le futur – et donc de garantir leur rentabilité sur le long-terme. Encore faut-il que le secteur soit irrigué par des personnes formées et que des exemples concrets soient mis en lumière.
La finance responsable est l’avenir de la finance. A nous de faire en sorte que cela se sache.

Paru initialement sur le site de l’Agefi le 18 octobre 2018